10 versions de la Sonate Appassionata de Beethoven
10 versions de la Sonate Appassionata de Beethoven
S’il est une œuvre qui incarne à elle seule le mythe du génie beethovénien — celui du titan luttant contre le destin —, c’est bien la Sonate pour piano n° 23 en fa mineur, op. 57, entrée dans l’histoire sous le nom d’Appassionata. Composée entre 1804 et 1806, cette œuvre ne tolère ni la demi-mesure ni la tiédeur. Elle exige tout du piano comme de l'interprète : une technique transcendante, mais surtout une endurance psychologique absolue.
Beethoven n’a pas choisi le titre Appassionata ; c’est son éditeur qui le lui attribua tardivement. Pourtant, l’adjectif colle parfaitement à cette partition volcanique. Contrairement à ce que le romantisme laissera entendre, la « passion » n’est pas ici une rêverie sentimentale. Elle est une force brute, une confrontation dramatique et presque terrifiante avec le silence qui se déploie en trois mouvements : l'Allegro assai initial et son motif rythmique du « destin », l'Andante con moto (un court répit en forme de prière suspendue), et enfin l'Allegro ma non troppo, un tourbillon perpétuel d’une violence inouïe où le piano semble s'autodétruire.
Pour le mélomane, l'Appassionata est le laboratoire parfait pour comprendre l'art de l'interprétation. Parce qu'elle repose sur des tensions extrêmes, chaque pianiste y projette sa propre vérité. Face à ce monument, ces dix pianistes choisis ouvrent dix voies radicalement différentes.
Pour certains, la passion beethovénienne tire sa force d'une structure impeccable. Maurizio Pollini en est le souverain absolu : son jeu d’une clarté de diamant et sa précision digitale infaillible révèlent la géométrie secrète de la sonate. Chez Wilhelm Kempff, la rigueur se fait plus intimiste, presque philosophique. Il refuse le fracas pour privilégier une lisibilité poétique et une transparence d'écriture d'une grande pureté.
Pour d'autres, l’œuvre est un drame théâtral, lourd de secrets. Claudio Arrau aborde la partition avec une profondeur sonore unique, un sens du poids et du silence qui donne à chaque accord des allures de marche funèbre. À ses côtés, Daniel Barenboim déploie une approche profondément orchestrale et évolutive, héritée de sa vision de chef d'orchestre : les tempos fluctuent, le son est dense, et la tension dramatique s'installe sur le long terme.
Mais le piano peut aussi devenir un brasier. Sviatoslav Richter livre une interprétation expressionniste entrée dans la légende, caractérisée par des tempos extrêmes et une violence sauvage qui pousse l’instrument dans ses derniers retranchements. Annie Fischer partage cette même urgence viscérale : son jeu physique, presque brut, refuse toute joliesse pour faire jaillir le cri originel de Beethoven. Emil Gilels, quant à lui, canalise cette puissance de manière phénoménale ; son « génie d'acier » offre un équilibre parfait entre une virtuosité athlétique et un contraôle dynamique absolument terrifiant.
Enfin, si Vladimir Horowitz transforme la sonate en un laboratoire d'effets sonores saisissants, imposant ses contrastes dynamiques foudroyants et ses basses telluriques, Arthur Rubinstein y apporte une noblesse solaire, un sens du chant et une élégance aristocratique qui humanisent la tragédie sans jamais en perdre l'élan.
Boris Giltburg jette un pont contemporain brillant, alliant la clarté moderne à une urgence narrative captivante.